Le jour où je suis devenue moi-même

Depuis que je suis née dans ce monde, j'ai développé une grande curiosité pour l'homme et la psyché humaine. J'aime observer, comprendre et ressentir la façon dont s'entremêlent mes sensations physiques, pensées et émotions pour résulter en une perception unique de mon expérience, que j'appelle la vie. Toute notre vie n'est que cela : une expérience perçue par nos trois filtres – le filtre des sensations physiques, le filtre des pensées et le filtre des émotions. Ces filtres sont différents pour chacun de nous, ils ont été programmés durant notre enfance, en fonction de notre éducation au sein de la famille et à l'école, et en fonction de nos interactions avec les autres, principalement les adultes. Supposons que je possède un filtre émotionnel qui accueille la tendresse et bannit la colère, et bien, une autre personne peut posséder son propre filtre qui tolère la colère et rejette la tendresse. Voilà pourquoi l'expérience de chacun est si unique. Voilà pourquoi la même situation provoque des réactions différentes en fonction des individus qui y son confrontés.

 

Mais malgré la beauté de toute cette diversité de réactions et d'émotions, nos filtres sont aussi ce qui nous limite dans la vie. Ce qui est en haut et comme ce qui est en bas, et ce qui est à l'extérieur est comme ce qui est à l'intérieur. Lorsque nous résistons à quelque chose, nous pensons tout au plus rejeter une situation extérieure. Cependant, ce que nous rejetons à l'extérieur est le reflet exact de ce que nous avons rejeté en nous-mêmes. Autrement dit, si, par exemple, je suis incommodée par la colère d'un ami, c'est que j'ai rejeté ma propre colère il y a bien longtemps et je continue de la nier aujourd'hui encore. J'ai pu rejeter ma colère pour diverses raisons, la plus commune étant que mes parents ne toléraient pas cette émotion. Si la colère est interdite dans ma famille, et que je dépend de ma famille pour survivre, je n'ai pas d'autre choix que de refouler (et donc rejeter) ma colère, afin d'être acceptée par ceux qui me prodiguent amour, soins et nourriture.

 

Mais ma colère n'est pas seulement une émotion quelconque. Cette colère, tout comme chacune de mes émotions, exprime une facette de mon être véritable. Si je rejette ma colère, je rejette une partie de moi. Ma personnalité se fracture en une « gentille fille » et une « méchante fille », et je ferai tout pour refouler cette facette « méchante », pourvu que mes parents m'aiment encore. Ce faisant, me voilà devenue incomplète. Je vais revivre ce processus encore maintes et maintes fois. J'aurai besoin de refouler mon côté enthousiaste et fougueux, mon côté curieux de la vie, mon côté libre et insouciant. Je ferai tout pour rentrer dans le moule de l'enfant idéal que ma famille avait façonné pour moi avant même ma naissance, et un beau jour je perdrai jusqu'à la mémoire de qui je suis vraiment.

 

J'ai lu que le stress est le plus grand mal du 21ème siècle, mais il faut comprendre que ce stress n'est qu'un symptôme d'un autre mal. Si nos journées se déroulent sur fond d'une discrète angoisse, si nous avons du mal à définir qui nous sommes et ce que nous désirons vraiment dans la vie, si nous nous sentons incomplets et insécures, c'est pour une seule et unique raison : nous avons perdu le lien avec notre être véritable, celui que nous étions à la naissance.

 

Les enfants ne sont pas des ardoises vierges, contrairement à l'opinion largement répandue. Au contraire, ils sont pur potentiel. Ils détiennent les clés de tous les possibles : de l'amour, comme de la peur, de la joie comme de la tristesse. En eux les contraires coexistent et s'harmonisent. Ils sont l'incarnation de la complétude que nous recherchons tous désespérément sans jamais y parvenir.

 

Pris dans le tourbillon de la vie, prisonniers des attentes de nos proches, de nos amis, de la société, nous avons brisé notre harmonie et complétude intérieurs en morceaux. Nous en avons gardé certains et refoulé d'autres. Nous avons troqué le plaisir contre la performance, et l'épanouissement contre le prestige. Nous avons une belle famille, de magnifiques enfants, une maison confortable et une jolie voiture. Nous occupons un poste convoité et nous sommes la fierté de notre entreprise, mais alors pourquoi cette angoisse, ce manque qui semble ne jamais comblé. Nous qui avons tout, de quoi pouvons-nous encore manquer ? Et la réponse à cette question est aussi simple qu'elle est douloureuse. Ce qui nous manque, c'est la possibilité d'être simplement nous-mêmes !

 

Être aimé pour qui l'on est, dans les beaux jours comme dans les mauvais, grâce et malgré tout ce que nous sommes – est la seule chose que tout être humain n'a jamais désirée sans oser se l'avouer. Être aimé inconditionnellement. Parce qu'alors nous pourrions cesser de jouer la comédie. Alors tout serait simple. Alors nous serions libres d'être qui nous sommes vraiment.

Malheureusement, nous ne vivons pas dans ce monde idéal où chacun accepte les autres inconditionnellement. Mais même si notre monde à nous est fait d'attentes, d'attachements, d'exigences, de délais à tenir et d'objectifs à atteindre, nous avons toujours la possibilité de recevoir cet amour inconditionnel. Ce que les autres ne nous ont pas donné, nous pouvons nous l'offrir nous-mêmes. Nous pouvons être cette première personne à poser sur nous un regard bienveillant et empreint de tendresse. Nous pouvons aller chercher une par une toutes les facettes que nous avons refoulées pour les accueillir de nouveau dans notre champ de conscience afin qu'elles y soient bienvenues. Nous pouvons réintégrer toutes les parties de notre être auxquelles nous avons renoncé et restaurer l'harmonie et la complétude intérieurs qui nous caractérisaient jadis. Parce qu'être nous-mêmes est notre droit fondamental.

 

Lorsque j'ai réalisé que j'avais ce droit, je m'en suis saisie. Et rapidement j'ai vu tous les masques que je portais : compagne idéale, employée idéale, fille idéale... Tout ceci n'était pas moi. Je ne voulais pas de richesses, ni de réussite sociale, je ne voulais pas de reconnaissance de mes parents, pas plus que de celle de mes supérieurs. Je ne voulais pas non plus être sophrologue, coller à l'image toute faite de thérapeute et à la façon dont il devrait ou ne devrait pas se comporter. La véritable « moi » voulait juste être libre de vivre les expériences dont elle avait besoin : vivre dans la nature, explorer et comprendre ses émotions et aider les autres à explorer et à comprendre les leurs, percer les secrets des couleurs et des formes tout en dessinant, libérer sa créativité à travers une multitude d'activités... Une fois au contact de mon véritable « moi », il n'y avait plus de retour en arrière. J'ai compris que plus rien ne me ferait renoncer à qui je suis, et que, peu importe les défis et les difficultés, je n'avais qu'à continuer à aller de l'avant, un pied après l'autre, un pas à la fois.

 

Plusieurs années sont passées, et savez-vous ce qui est le plus exaltant ? C'est de savoir que peu importe les circonstances et les privations, il y a toujours une chose que je pourrai partager allégrement et sans retenue – la richesse de mon être intérieur.

 

Cette richesse intérieure, vous la possédez aussi. Elle est juste là, à portée de main, dans votre cœur, à attendre patiemment le jour où vous aussi déciderez de tomber les masques pour revendiquer enfin la liberté de votre « moi » véritable.

 

 

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